Changer la perception que les entreprises ont de la biodiversité : de la mitigation des impacts à de nouvelles stratégies et pratiques

alt Publiée comme cahier du département d’économie de l’Ecole Polytechnique, une étude intitulée « Changer la perception que les entreprises ont de la biodiversité : de la mitigation des impacts à de nouvelles stratégies et pratiques » [1] tente d’analyser l’évolution de la perception des enjeux de biodiversité par les entreprises. Elle s’intéresse tout d’abord à la perception conventionnelle, celle d’une nouvelle contrainte externe qui pèse sur l’activité et donne lieu à la mise en place de politiques de mitigation des impacts. Ensuite, l’étude cherche à mettre en avant les nouvelles stratégies et pratiques que les entreprises pourraient mettre en œuvre après avoir caractérisé leur interdépendance avec les systèmes vivants. Enfin, les auteurs analysent les opportunités et enjeux de droits de propriété liés aux marchés interagissant avec les services écosystémiques. Ils proposent les fondements conceptuels de standards techniques et organisationnels pour faire équipe avec la biodiversité.


[1] « Changing business perceptions regarding biodiversity : from impact mitigation towards new stratégies and practices »

Une étude de Joël Houdet[1], Michel Trommetter[2] et Jacques Weber[3] parue dans le cahier n°2009-29 de l’Ecole Polytechnique.

 

On demande aujourd’hui de plus en plus aux entreprises de réduire leur impact sur l’environnement car cet enjeu est devenu stratégique, voire même dans certains cas obligatoire du fait des nouvelles législations. Or, la prise en compte de l’aspect environnemental s’est appuyée principalement sur 3 facteurs : la force législative ou normative, l’économie et la technologie. Dans ce contexte, la question de la menace subie par la biodiversité reste un problème seulement émergent pour les entreprises, même si l’agro industrie et quelques grandes multinationales se trouvent déjà aux prises avec cette question.

Cette étude de l’Ecole Polytechnique tente dès lors de comprendre les perceptions des interactions entre entreprises et biodiversité. Elle s’intéresse d’abord à la perception des entreprises, qui considèrent la biodiversité uniquement comme une nouvelle contrainte externe pesant sur leur activité, et qui se limitent à la mise en place de politiques de mitigation des impacts. Ensuite, cette étude cherche à mettre en avant les nouvelles stratégies et pratiques que les entreprises pourraient mettre en œuvre après avoir évalué leur interdépendance à la biodiversité. Elle propose donc de nouveaux standards au monde de l’entreprise afin de parvenir à inverser la tendance à l’uniformisation de la biodiversité qui a prévalu jusqu’ici.

I/ La biodiversité perçue comme une contrainte additionnelle sur l’activité économique.

La nécessaire internalisation des externalités liées à la biodiversité et aux services écosystémiques

L’économie dans son ensemble tire profit des services écosystémiques mais l’impact de ceux-ci peut s’avérer négatif s’ils continuent à disparaître (par exemple dans l’industrie de la pêche). Les services tirés aujourd’hui des interactions entre systèmes vivants souffrent du manque de signal prix qui permettrait de rendre compte de leur importance et favoriserait leur conservation. Il est donc nécessaire d’internaliser les externalités (le coût de la disparition des services écosystémiques) et de parvenir au développement d’une économie environnementale (ou verte). Cela nécessite notamment de faire appel à des analyses coûts – avantages afin d’évaluer les projets portés par les entreprises. Or, dans cette approche,  un des obstacles majeurs reste l’attribution d’un prix aux composantes de la biodiversité et des services écosystémiques (BES). Selon les outils et les hypothèses de départ retenus dans chaque modèle d’évaluation, le résultat peut considérablement varier. Ces outils sont souvent mobilisés dans le cadre d’une approche territoriale et réglementaire des activités économiques.

Les limites de la compensation

Les mécanismes de mitigation (ou compensation) sont de plus en plus mobilisés. Les auteurs identifient 3 alternatives de compensation pour une perte de BES :

-       éviter ou minimiser l’impact sur les BES, ce qui inclut le renoncement aux projets non viables du point de vue écologique (approche préventive) ;

-       compenser les impacts par soi-même après évaluation de la perte écosystémique provoquée : par exemple acheter un terrain et le restaurer écologiquement parlant afin de compenser la construction d’un autre ;

-       externaliser la compensation, en achetant des crédits de compensation des BES (sur le modèle des crédits carbone) ou des terres préalablement restaurées.

La compensation par les entreprises de leur impact sur les BES présente dès lors plusieurs difficultés : le manque de clarté des méthodes d’évaluation des pertes ou des gains liés aux BES (quelle efficacité écologique ?), le prix de la compensation externalisée (par exemple à des entreprises proposant la restauration de milieux naturels) qui peut être prohibitif, l’imprévisibilité des taxes ou pénalités liés à l’échec de mesures compensatoires et des coûts des transactions souvent élevés

II/ L’interdépendance entre l’économie et la biodiversité : repenser les stratégies et les pratiques économiques.

L’évaluation de l’interdépendance

Différentes organisations tentent d’aider les entreprises à conduire des études de risque et à développer des stratégies permettant de prendre en compte l’interaction avec la biodiversité, tout en évitant des coûts supplémentaires et en gagnant en compétitivité. Des méthodologies simples et méticuleuses ont été proposées par le WBCSD[4] et le WRI[5]. Parallèlement, le groupe de travail Orée[6] – Institut Français de la biodiversité a cherché, de façon complémentaire aux travaux préalablement cités, à aller au-delà de la compensation et à incorporer pleinement la biodiversité à la stratégie d’entreprises. Ceci afin que l’activité économique puisse devenir un moyen de préserver les BES et que ces derniers soient vecteurs de croissance. Le groupe a ainsi mené à bien une première phase d’étude de cas d’entreprises françaises qui ont utilisé l’outil IIEB : Indicateur d’Interdépendance de l’Entreprise à la Biodiversité, un outil développé par le groupe de travail en 2006[7] .

Le groupe de travail a dès lors observé 4 types de politiques d’entreprises différentes :

-       le « statu quo » ou inertie : l’entreprise ne se considère pas concernée par la biodiversité, avec au mieux une politique visant à éviter toute contrainte externe ;

-       « réactive » : l’entreprise est conscients des risques liés à la biodiversité pour son activité, cette politique tend à s’appuyer sur des normes, des certifications et sur la communication afin de la justifier;

–     « pro-active » : une politique qui met en œuvre des actions en faveur de la biodiversité sans pour autant remettre en cause son activité ;

-       « gagnant-gagnant » : une politique qui voit dans la biodiversité une vraie opportunité économique conduisant au remodelage en profondeur du processus de décision stratégique.

Les opportunités et enjeux de droits de propriété liés aux marchés émergents de servcies écosystémiques

Une fois évalués, les BES et le coût de leur préservation doivent être payés, or se pose ici une nouvelle question : par qui ? Trois solutions : par la collectivité (exemple : aides d’Etat), par la personne physique ou morale qui bénéficie directement des BES (par exemple, une entreprise qui paie pour la sauvegarde de la matière première qu’elle utilise) ou par le consommateur du produit final (exemple : internalisation des coûts en les répercutant sur le prix du produit ou du service final).

Le second obstacle consiste à délimiter et définir les droits de propriété sur les BES afin de permettre la création de contrats précis entre vendeurs et acheteurs. En effet, il serait plus pertinent de parler de modes d’appropriation et de définir, dans ce cadre, la limite entre un titre de propriété d’un terrain et le droit d’accès aux BES liées à ce terrain. Le risque ? De sérieux problèmes liés à l’accès aux ressources (exemple : quantité et qualité de l’eau) pour les populations des pays en développement pourraient apparaître. En effet, l’accumulation des droits de propriété et d’accès par des acteurs puissants (firmes privées, acteurs publics ou privés…) pourrait priver les communautés les plus défavorisées des ressources renouvelables dont elles ont besoin pour survivre.

Les limites des marchés de services écosystémiques

Etant donné la tendance actuelle de dégradation rapide des écosystèmes et la diversité des interactions entre entreprises et biodiversité, les marchés de servcies écosystémiques n’assureront pas à eux seuls la co-viabilité entre l’économie et la biodiversité à long terme. Le rapport propose donc de revisiter les standards utilisés par les entreprises pour infléchir efficacement la perte de la biodiversité.

Il ne faut pas oublier que le monde vivant a toujours été nécessaire aux entreprises pour leur production, mais il a été appauvri au fur et à mesure par une sélection des espèces utiles menant à une homogénéisation simultanée du monde vivant et des modes de production. Or la diversité, la variabilité et l’hétérogénéité sont aussi essentielles pour la survie des écosystèmes qu’elles ne le sont pour celle de l’espèce humaine elle-même, que ce soit dans les domaines sociaux, économiques ou politiques. Or dans la logique de sélection et d’uniformisation de la biodiversité dans laquelle nous sommes, nous risquons de dépasser un certain seuil au-delà duquel les écosystèmes pourraient disparaître et mener certaines industries à leur perte (exemple : l’industrie agro-alimentaire).

La question est donc : comment les profits des entreprises pourraient être utilisés afin de préserver la diversité des systèmes vivants et simultanément comment la biodiversité pourrait-elle devenir une source de profit pour les entreprises ?

Pour une co – viabilité des écosystèmes et des entreprises

Les auteurs de l’étude proposent de renverser le processus en marche en globalisant la diversité et l’hétérogénéité des systèmes vivants, en référence aux « roulettes biologiques » d’Alain Pavé[8]. Ce modèle propose d’aller au-delà de l’identification, de l’évaluation, de la surveillance et de la compensation les impacts des entreprises sur la biodiversité. Il s’agit bien d’adapter leurs technologies et modes de production et d’intégrer l’ensemble des problématiques liées aux systèmes vivants dans leurs  systèmes de management, d’évaluation de la performance et d’innovation. Ce modèle aurait pour but de maintenir et restaurer la diversité des systèmes vivants la plus large possible, tout en permettant le développement et la prospérité des entreprises.

Au niveau des entreprises, il conviendrait tout d’abord d’évaluer les interdépendances  présentent entre elles et les écosystèmes. Pour cela on pourra utiliser les modèles développés par le WBCSD, le WRI ou le groupe de travail Orée – Institut Français de la biodiversité. Ensuite il faudrait chercher à utiliser la diversité des écosystèmes comme un outil de production et profiter ainsi de ses avantages. En Chine, par exemple, on a observé que la culture de  différentes variétés de riz permettait de réduire les champignons destructeurs de plantations de 90% par rapport à la monoculture. L’évaluation des entreprises devrait alors également se faire sur des standards liés au respect de la biodiversité. Dès lors, un mode de calcul de la valeur ajoutée prenant en compte le facteur de sauvegarde des systèmes vivants apparaît aussi nécessaire.

Toutefois ces changements doivent se faire à un prix supportable par les entreprises, raison pour laquelle de nombreuses études proposent des modèles ouvrant la voie à une co-viabilité de la diversité biologique et des entreprises, spécialement dans le domaine de la pêche et de l’agriculture et de la restauration de milieux aquatiques.[9]

Version intégrale de cet article (en anglais)


[1] Joël Houdet

[2] Michel Trommetter

[3] Jacques Weber

[4] Le World Business Council for Sustainable Development (WBCSD) est une coalition de 190 compagnies internationales unies par un engagement commun de développement durable à travers les trois piliers de la croissance économique, de l’équilibre écologique, et du progrès social.

[5] World Resources Institute, ONG

[6] Think tank français

[7] http://www.oree.org/economie-biodiversite.html

[8] Pavé, A., 2007. La nécessité du hasard. Vers une théorie synthétique de la biodiversité. EDP Sciences, Les Ulis.

[9] Aubin, J.P., 1992. Viability theory. Birkhaüser ; Béné, E., Doyen, L., Gabay, D., 2001. A viability analysis for a bio-economic model. Ecological Economics 36, 385-396; Martin, S., 2004. The cost of restoration as a way of defining resilience: a viability approach applied to a model of lake eutrophication. Ecology and Society 9 (2), 8 p. Accessed in April 2008 on http://www.ecologyandsociety.org/vol9/iss2/art8/.


 

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