Crises de civilisation, responsabilité des entreprises

par François LEPINEUX, professeur de l’Ecole Supérieure de Commerce de Rennes. 

Nul ne saurait désormais l’ignorer : la chute brutale de l’ensemble des indices boursiers mondiaux à l’automne 2008, engendrée par la crise des subprimes née un an plus tôt aux Etats-Unis, a failli provoquer l’effondrement global du système capitaliste – de la même manière que le système communiste s’était écroulé vingt ans plus tôt dans l’ex-URSS et ses pays satellites d’Europe centrale et orientale. Le court-termisme des marchés financiers, conjugué aux excès d’une mondialisation incontrôlée, nous a menés à deux doigts de la catastrophe, et il aura fallu un interventionnisme massif des Etats pour éviter la banqueroute générale. Celle-ci est-elle pour autant définitivement écartée ? On ne saurait l’affirmer, car nombre de pays sont entrés en récession, et le spectre de la stagflation, voire d’une dépression de grande ampleur, continue de planer sur « l’économie-monde » (Wallerstein), de plus en plus interdépendante et interconnectée à l’échelle de la planète. L’année 2009 sera très difficile, nous disent les instituts de prévision, et un hypothétique rebond ne devrait pas se produire avant fin 2010. Mais la croissance pourra-t-elle repartir comme avant ? Là encore, la prudence s’impose, car une conjonction de bouleversements et de risques de toute nature se profile à l’horizon  – un horizon qui se rapproche de nous à grande vitesse, mais que nous ne voulons pas voir, inconscients que nous sommes, perpétuant des comportements déterminés par des schémas hérités du passé. Quels sont, aujourd’hui, les principaux facteurs d’inquiétude ?

 

1. Le changement climatique : en raison de l’effet d’inertie des gaz à effet de serre, les différents scenarii prévoient une hausse moyenne des températures à la surface du globe comprise entre +2°C et +6°C vers 2100 – mais les variations régionales pourraient s’avérer beaucoup plus importantes ; il s’ensuivra, dans les décennies qui viennent, une augmentation de la fréquence et de l’intensité des événements météorologiques extrêmes ; une montée du niveau des océans (fonte de l’Antarctique et du Groenland) ; la disparition quasi complète des forêts tropicales primaires (Amazonie, Afrique centrale, Asie du Sud-Est) ; l’avancée de la désertification (Chine, Inde, Afrique subsaharienne, Espagne…) ; la destruction de la plupart des écosystèmes et un appauvrissement radical de la biodiversité ; la sixième extinction massive des espèces animales dans l’histoire de l’évolution ; des réfugiés climatiques par millions, etc. Les habitants des îles Tuvalu, dans le Pacifique, ne sont-ils pas déjà contraints de s’exiler en Nouvelle-Zélande ?

2. Le « peak oil » : cette expression désigne la phase pendant laquelle la production pétrolière mondiale atteindra son maximum, avant de décliner progressivement, entraînant ipso facto une montée des prix du fait d’un déséquilibre croissant entre l’offre et la demande. Cette période, qui pourrait durer quelques années, devrait être marquée par une forte volatilité des cours du baril (d’où sa représentation sous la forme d’un « plateau en tôle ondulée »); nombre de scientifiques, notamment réunis au sein de l’ASPO (Association for the Study of Peak Oil and Gas), pensent que sa survenue est imminente (autour de 2015, soit un instant à l’échelle géologique), et certains disent que nous y sommes déjà entrés. A cet égard, la hausse vertigineuse du prix du baril au cours du premier semestre de l’année passée, jusqu’à près de 150$ en juillet 2008 – suivie d’une redescente non moins spectaculaire au second semestre, ne semble-t-elle pas donner raison à ces derniers ?

3. L’accroissement démographique : sauf cataclysme majeur, l’humanité devrait passer de 6,5 milliards d’hommes actuellement à environ 9 milliards vers le milieu du XXIe siècle ; deux pays, l’Inde et la Chine, qui compteront chacun environ 1,5 milliards d’habitants, représenteront alors le tiers de la population mondiale. Mais pourra-t-on nourrir tous ces nouveaux habitants de notre planète ? Le recours aux intrants chimiques pour fertiliser les sols commence à montrer ses limites, et l’utilisation de pesticides et autres herbicides pollue la terre, les rivières, les nappes phréatiques… Il est vraisemblable qu’une telle poussée démographique ne pourra qu’aggraver les deux phénomènes précédemment évoqués, et engendrera des tensions géopolitiques pour l’accès aux ressources (eau, alimentation, énergie, matières premières, etc.) Les émeutes de la faim apparues dans une vingtaine de pays au printemps 2008 ne sont-elles pas des signes avant-coureurs de manifestations identiques qui se reproduiront à l’avenir à une plus vaste échelle ?

4. Les inégalités sociales : depuis une vingtaine d’années, la mondialisation a engendré des effets ambivalents ; si elle a permis à certains pays de progresser et à quelques dizaines de millions de personnes de sortir de la pauvreté, elle n’en a pas moins accru le fossé entre les plus riches des pays riches et les plus pauvres des pays pauvres ; entre des milliardaires toujours plus nombreux, et des travailleurs précaires (les « working poor ») qui doivent souvent cumuler plusieurs emplois pour assurer leur subsistance – sans parler de tous ceux qui sont exclus du marché du travail. Tandis que plus d’un milliard d’êtres humains tentent de survivre avec moins d’un dollar par jour, les traders vedettes de Wall Street émargent à plus de 10 millions de dollars par an ; de telles inégalités sont probablement inédites dans l’histoire de l’humanité, et vont devenir de plus en plus intolérables – l’afflux grandissant des migrants clandestins qui tentent au péril de leur vie de pénétrer les frontières de l’Europe n’en témoigne-t-il pas ?

5. La multiplication des risques enfin : la prolifération nucléaire ; l’hydre du terrorisme ; les risques sanitaires (extension des aires de prévalence de virus existants paludisme, West Nile Virus , possibles pandémies grippe aviaire H5N1, fièvre hémorragique Ebola –, ou infections causées par un prion maladie de Creutzfeldt-Jakob) ; les risques liés aux réseaux informatiques (cybercriminalité, paralysie des systèmes d’information des firmes ou des Etats) ; les risques liés aux manipulations du vivant et aux biotechnologies (clonage, OGM…), aux nanotechnologies, à la convergence des technologies… Est-il besoin encore d’évoquer les conflits possibles entre pays ou au sein de certains pays (guerres civiles), avec les armes que l’on connaît et celles toujours plus perfectionnées, dévastatrices et miniaturisées que d’aucuns s’activent à développer, ou l’affrontement global si bien résumé par le titre de l’ouvrage de Benjamin Barber, « Djihad versus McWorld » ?

Ces multiples crises et autres risques s’alimentent mutuellement, se renforcent réciproquement, et pourraient bien déclencher une spirale funeste, une fois que certains seuils d’irréversibilité auront été franchis – or quelques uns de ces seuils sont déjà dépassés. Il nous faut donc apprendre à vivre avec le risque systémique, entendu non pas seulement au sens étroit d’un krach de l’économie mondiale, mais aussi au sens élargi de la fin de nos civilisations. Car l’histoire nous a appris que nos civilisations sont mortelles ; or la crise que le monde traverse actuellement n’est pas seulement une crise financière, économique, sociale ou morale – même si elle revêt tous ces aspects ; elle est en dernier ressort une crise de civilisation.

Que l’on ne se méprenne pas, cependant : il ne s’agit nullement ici de jouer les Cassandre ; il s’agit, pour reprendre l’expression de Jean-Pierre Dupuy, de faire preuve d’un « catastrophisme éclairé » – c’est-à-dire d’avoir le courage de regarder la réalité en face, afin de faire évoluer les consciences, et de changer les mentalités, pour mieux conjurer les périls annoncés. Si nous faisons l’effort d’infléchir nos modes de vie, en apprenant à respecter la terre qui nous héberge et à partager avec ceux qui n’ont rien ; si nous avons le courage d’appliquer le principe de précaution chaque fois que cela s’impose en matière scientifique et technologique ; et si nous parvenons à instaurer les mécanismes d’une gouvernance mondiale efficace à même de pacifier les relations internationales, alors la crise de civilisation se transformera en opportunité pour bâtir une civilisation planétaire et un contrat social mondial.

Dans ce contexte, il paraît opportun de s’interroger sur la responsabilité des entreprises, dont les plus importantes – les firmes globales – sont devenues des acteurs majeurs de notre temps ; le chiffre d’affaires de beaucoup d’entre elles dépasse le PNB de la plupart des Etats. Quelles finalités pourraient-elles ou devraient-elles s’efforcer d’atteindre, afin de conjurer ce risque systémique dont nous avons évoqué les principaux facteurs ? Quels objectifs devraient-elles poursuivre, pour sortir de la crise où nous sommes et produire les biens et services dont l’humanité a besoin ? Peuvent-elles créer des business models innovants qui permettent à la fois de rompre avec les énergies fossiles, de donner aux plus miséreux la possibilité de vivre décemment, et de préserver – de restaurer même – une biodiversité et une nature de plus en plus dégradées ? En un mot, sont-elles capables de remettre en cause leurs modes de fonctionnement, de repenser leur rôle dans le « village mondial » (McLuhan), de définir des stratégies innovantes – et de se réinventer elles-mêmes ?

A cette question, il est possible, nécessaire et urgent de répondre oui. Et ce oui n’est pas seulement commandé par un optimisme de la volonté ou par un raisonnement de l’intelligence ; il est fondé sur l’observation des pratiques déjà mises en œuvre par des milliers d’entreprises pionnières, de tous secteurs, de toutes tailles et de tous pays, qui ont compris qu’elles ne pouvaient plus se contenter de viser une performance purement financière, mais qu’elles devaient au contraire rechercher une performance multidimensionnelle – incluant les aspects sociaux, sociétaux et écologiques (conditions de travail, droits de l’homme, éco-conception…), ainsi que leurs modes de gouvernance. Ces entreprises pionnières – chaque jour plus nombreuses – sont en train de refonder le capitalisme sur des bases neuves : le profit ne constitue plus leur unique moteur, ni même leur but principal, mais un simple objectif parmi d’autres – un moyen au service d’autres fins, plus substantielles celles-là, qui sont définies par référence au bien commun.

En cette période d’incertitude, il convient d’opérer des choix porteurs de sens, dans une perspective de long terme. La notion de performance globale est probablement indissociable du prochain modèle de développement – équitable, viable, vivable – appelé à se diffuser à l’échelle planétaire. En France, elle fut introduite dans le débat public par le biais d’un rapport remis par Jean Gandois au Commissariat Général du Plan en 1992 (France : le choix de la performance globale) ; l’idée directrice consistait en ceci qu’il est vain de se doter d’entreprises hyper-compétitives dans un pays donné, si la société dont elles font partie se désagrège – car cette situation ne saurait perdurer : in fine, où ces entreprises trouveront-elles leurs clients, et jusqu’à quel point le corps social sera-t-il prêt à tolérer la montée du chômage et de l’exclusion ? Cette notion de performance globale a récemment été reprise et diffusée largement par le CJD (Centre des Jeunes Dirigeants), comme l’indique le titre de l’un de ses récents ouvrages.

La performance globale concerne donc non seulement le niveau de l’entreprise, mais également celui de la société nationale dans son ensemble ; et par extension, dans une économie globalisée interdépendante, cette notion touche également au bien commun mondial – lui-même composé de multiples biens publics globaux : l’air, l’eau, les écosystèmes, la prospérité partagée, la paix entre les nations, le patrimoine culturel, la survie des peuples autochtones, etc. Il existe donc une convergence d’intérêts entre ces différents niveaux de déclinaison de la performance globale : en élargissant leur conception de la performance, les entreprises servent leur intérêt bien compris, en même temps qu’elles contribuent à l’intérêt général de leur pays, et participent à la sauvegarde du bien commun de l’humanité.

Cela étant dit, le passage de l’objectif réducteur et simpliste – ou du slogan pourrait-on-dire – de la « création de valeur pour l’actionnaire », à la visée de la performance globale et du bien commun, implique bien davantage, pour les entreprises, qu’un ajustement à la marge ou un toilettage cosmétique qui instrumentaliserait l’éthique à des fins de relations publiques – tout en continuant le « business as usual » comme si de rien n’était. Un tel passage suppose en effet un changement de paradigme, à la fois dans la théorie et dans la pratique du management. Ce changement est déjà à l’œuvre : même si le vieux paradigme déclinant est encore dominant, les modes de pensée et d’action qui se généraliseront demain, portés par des entrepreneurs visionnaires et audacieux, laissent entrevoir les contours du nouveau paradigme émergent. Tout dirigeant d’entreprise lucide et assez solide pour se libérer de la dictature des marchés financiers devrait saisir dans ce basculement en cours une invitation à opérer les inflexions requises, et à agir immédiatement, avec les pouvoirs qui sont les siens, pour accompagner ce processus.

La mondialisation dérégulée vient de nous montrer ses failles et de nous dévoiler un angoissant abîme. Mais il est fort probable que le salut ne viendra pas – en tout cas pas seulement – d’un retour à la régulation ; il viendra avant tout d’une floraison de démarches volontaires, citoyennes et courageuses, engagées par des chefs d’entreprises conscients de leurs responsabilités à l’égard des générations futures. Nous pouvons avancer sans crainte l’hypothèse que les entreprises qui prospéreront au cours du XXIe siècle seront celles qui placeront le « principe responsabilité » cher à Hans Jonas au cœur de leurs activités, et qui rechercheront une performance globale bénéficiant à toutes leurs parties prenantes, satisfaisant ainsi aux exigences d’un développement durable. Le jeu de mots est tentant, mais il est éclairant : les entreprises qui ne s’émanciperont pas de l’économie fondée sur les énergies fossiles, deviendront les fossiles de l’économie à fonder. Dès lors, il revient à chacun d’accomplir le chemin intérieur qui lui permettra de s’affranchir des vieilles routines mortifères, et de choisir de rejoindre la cohorte des pionniers du monde nouveau qui est en train de naître ; le marasme actuel est aussi une formidable occasion de sortir de « l’âge de fer planétaire », comme Edgar Morin le dit si bien.

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  1. Entreprises et biodiversité
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