Quand un système se montre incapable de traiter ses problèmes vitaux…

Par Elise Rebut, agronome, auteur de « Après le pétrole »

Manifestations du changement climat
ique, déforestation, raréfaction des ressources en eau douce… Les signaux d’alerte se multiplient.

« Quand un système se montre incapable de traiter ses problèmes vitaux, alors soit il se désintègre » explique Edgar Morin[1], « soit il se transforme en un méta-système capable, lui, de traiter ses problèmes ». On parle alors de « métamorphose », c’est-à-dire d’une transformation radicale, mais liée à une forme de conservation. Et d’illustrer ce concept avec l’exemple d’une chenille rampante qui, dans sa chrysalide, tout en restant intrinsèquement la même, s’autodétruit et s’autoreconstruit pour donner un papillon volant.

Le climat de « crainte » qui tend à s’installer face à une crise écologique imminente pourrait favoriser l’amorce de cette métamorphose. Prise de conscience massive, comme en témoignent les mobilisations citoyennes autour du Sommet de Copenhague[2], essor d’une multitude de technologies vertes (à tel point que certains redoutent la création d’une bulle verte à l’instar de la bulle Internet des années 90[3]), foisonnement d’initiatives positives à un niveau micro comme macro : les exemples, même s’ils sont épars, foisonnent.

Mais le signal principal réside probablement dans l’évolution de notre façon d’appréhender l’environnement. Alors que la tendance au développement disciplinaire des savoirs a favorisé leur spécialisation et donc leur morcellement, les « sciences avancées » comme typiquement l’écologie « considèrent des systèmes complexes où les parties et le tout s’entre-produisent et s’entre-organisent » et où par conséquent le « dogme réductionniste d’explication par l’élémentaire » [4] devient caduque. Ainsi par exemple, la dépendance et l’impact des activités humaines sur le capital naturel ne sont généralement que très imparfaitement perçus[5]. Notre économie ne les reflète d’ailleurs pas. L’utilisation des services écosystémiques (régulation du climat, cycle de l’eau, pollinisation etc.) n’y a pas de « coût ». Les ressources naturelles non plus, mis à part celui de leur extraction, de leur transformation, de leur transport voire de leur « marketing ». Leur destruction peut à l’inverse se traduire par un accroissement du Produit Intérieur Brut (PIB), accroissement qui est lui-même amplifié lorsque des actions de dépollution sont nécessaires (cf. les activités générées suite au naufrage de l’Erika en 1999).

La valeur effective du capital naturel commence à être prise en compte. Pavan Sukhdev, dans son étude européenne, évalue ainsi le coût de l’inaction par rapport à la dégradation des services écosystémiques à 7% du PIB mondial à partir de 2030[6]. Il apparaît d’autant plus clairement que notre mode de croissance actuel, basé sur une exploitation illimitée des ressources naturelles, n’est pas pérenne[7]. L’anachronisme de cette prise de conscience vient probablement du fait que notre mode de développement actuel a été initié suite à la première révolution industrielle, à une époque où les ressources naturelles paraissaient illimitées et où les facteurs limitants pour la production étaient les capitaux financiers et la main-d’œuvre. Aujourd’hui, la situation est toute autre. Nous sommes confrontés à une inversion radicale des raretés. Les ressources naturelles sont devenues le véritable facteur limitant pour la production. A l’inverse, les capitaux financiers sont abondants et une partie conséquente de la population active n’est pas employée. Notre « boussole économique » est par conséquent devenue « défectueuse »[8].

Plusieurs projets visent à proposer des outils permettant d’intégrer le capital naturel dans l’économie. Les Nations Unies ont par exemple élaboré en 1993 un système de comptabilité environnementale et économique intégrée (SCEE) permettant une valorisation monétaire de l’utilisation du capital naturel et de la pollution. L’objectif de ce système est de calculer un « PIB vert », i.e. d’un PIB corrigé par des facteurs environnementaux. De tels indicateurs alternatifs au seul PIB se multiplient, traduisant en quelque sorte une volonté de « changer de vision du monde »[9]. L’indice de bien-être durable (IBED), dont la première version remonte à 1989 avec John Cobb et Herman Daly[10], vise à mesurer le progrès économique, mais aussi la protection de l’environnement et l’équité sociale. Il prend notamment en compte le niveau de consommation des ménages, la valeur du travail domestique et y soustrait les coûts de dégradation de l’environnement. L’indicateur de progrès véritable (IPV), créé par les chercheurs de Redefining Progress, est proche de l’IBED[11]. Le Bhoutan, bien sûr, mesure depuis 1972 le Bonheur National Brut (BNB) sur la base de son développement mais aussi de sa gouvernance, de la préservation de son environnement, de sa culture etc. L’Union Européenne se positionne également en prévoyant la publication d’indicateurs environnementaux et sociétaux parallèlement à celle du PIB dès cette année, tout comme la France, qui a annoncé dans la loi de Grenelle la mise en place d’indicateurs nationaux de développement durable.

Une « métamorphose » semble bel et bien s’amorcer. Il n’y a certes pas encore de solutions clairement définies, mais « il y a des forces en marche qu’il faut créer. Les solutions suivent », Antoine de St-Exupéry.



[1] Morin Edgar, La méthode. 6. Ethique, Seuil, 2006

[2] Les militants danois, Climate Justice Action et Climate Justice Now ont ainsi organisé le 12 décembre dernier la plus grande manifestation sur le climat jusqu’alors organisée (50 000 personnes).

[3] Bell Robert, La bulle verte, la ruée vers l’or des énergies renouvelables, Scali, 2007

[4] Morin Edgar, Ibid.

[5] Hugo Chavez expliquait pendant le sommet de Copenhague « si le climat était une banque, on l’aurait déjà sauvé. »

[6] Sukhdev Pavan, Evaluation de l’Economie des Ecosystèmes et de la Biodiversité, 2007

[7] L’économiste Kenneth Boulding lançait dès les années 80 une boutade à ce propos en expliquant que « celui qui croit que la croissance peut être infinie dans un monde fini est soit un fou, soit un économiste. »

[8] cf. expression de Pavan Sukhdev, L’économie des Ecosystèmes et de la biodiversité, 2008

[9] Pierre Radanne, président de l’association 4D, explique que  »Quand on change d’indicateur, on change de vision du monde… »

[10] Cobb J., Daly H., For the Common Good. Redirecting the Economy toward Community, the Environment and a Sustainable Future, Beacon Press, Boston. 1989

[11] Pour plus de détails sur l’IBED et l’IPV, voir le portail des sciences économiques et sociales de la FGESCO et de l’ENS LH : LSH http://ses.ens-lsh.fr/servlet/com.jsbsoft.jtf.core.SG

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